En 2026, Software Heritage célèbre son 10e anniversaire. Pour marquer cet événement, Software Heritage et Inria ont décidé de mettre en place un dispositif original : une exposition de codes source.

L’exposition, inaugurée lors du Symposium annuel Software Heritage 2026 au siège de l’UNESCO à Paris le 28 janvier, est également mise à disposition en ligne et sera amenée à circuler dans d’autres lieux.

L’exposition adopte une approche inhabituelle : elle considère le code source comme l’objet central de l’exposition, et non comme un simple élément de contexte. Le code source, au-delà de sa finalité technique, recèle de multiples niveaux de sens. Il peut révéler les intentions de son auteur, refléter le contexte historique, social et culturel de sa création, et même exprimer un style personnel, une créativité ou des choix esthétiques.

L’exposition a pour objectif de présenter une grande diversité de voix et de points de vue – notamment ceux de chercheurs, de praticiens, de scientifiques, d’activistes, d’artistes, et bien d’autres. Un appel à contributions a été diffusé et a suscité de nombreuses propositions. Le comité d’exposition en a sélectionné quinze de celles-ci, réparties selon trois axes thématiques : le code source comme témoignage historique, le code source comme miroir de la société, et le code source comme artéfact culturel.

À travers cette diversité, nous espérons illustrer les multiples dimensions sous lesquelles le code source peut être compris et apprécié. L’exposition se veut être un point de départ pour stimuler la réflexion et discussion autour de la place du code source dans la société, ainsi que sur le défi d’encourager l’interaction avec celui-ci au-delà de ses seuls aspects techniques.

Témoignage historique

L’informatique moderne est souvent rattachée aux premiers ordinateurs électroniques développés durant la Seconde Guerre mondiale, dont la programmation nécessitait de reconfigurer physiquement la machine.

Depuis, les pratiques de programmation ont évolué de façon spectaculaire, tout comme la diversité des applications possibles. Le code source historique offre un précieux témoignage de ces transformations techniques et sociales.

L’étude du premier manuel de programmation ou des techniques de débogage inventives et sonores de Turing révèle la complexité du travail sur ces machines sans écran et l’ingéniosité de leurs concepteurs. Si les premiers ordinateurs étaient dédiés au calcul numérique, les chercheurs ont rapidement exploré d’autres domaines, comme l’illustre ELIZA, premier chatbot créé au milieu des années 1960.

Miroir de la société

Le code une forme de texte, et la programmation est une forme d’écriture.

Ainsi, une exposition sur le code porte avant tout sur les processus sous-jacents et le contexte dans lequel le code a été produit.

Pour le moment, la programmation est réalisée principalement par des êtres humains. Ceux-ci intègrent le code à leurs pratiques scientifiques, transformant leur rapport à des champs de recherche séculaires comme la recherche médicale. Ils s’adaptent à la culture et aux contraintes de la vie en entreprise, ou, à l’inverse, résistent à des réglementations et des lois perçues comme arbitraires. Le code transforme également la manière dont nous interagissons les uns avec les autres, comme le montrent les grands projets de logiciels libres, mais aussi avec notre environnement.

Les programmeur·se·s viennent d’horizons, de cultures, d’âges et d’identités de genre variés. Ces différences façonnent inévitablement la genèse du code et le produit final. Lire le code source permet d’ouvrir une petite fenêtre sur le monde des programmeur·se·s et de comprendre comment ces différences s’y manifestent. En même temps, comme tout autre texte, le code source façonne la société – il véhicule les biais, normes et présupposés de son époque et contribue à les façonner.

Artéfact culturel

Le code, comme le langage parlé ou écrit, peut être un médium d’expression esthétique.

Des différences stylistiques entre programmeurs aux poèmes en Perl de codeurs anonymes, il offre un ensemble singulier de contraintes créatives. Le code source est à la fois univoque et ambivalent : il ne tolère aucune ambiguïté dans son interprétation, tout en devant rester intelligible à la fois pour les machines et pour les humains. Il existe ainsi comme forme culturelle, visible dans les langages de programmation ésotériques ludiques, les concours visant à produire les programmes les plus obscurcis, ou encore dans des logiciels malveillants élégamment écrits.

Mais le code source existe aussi au sein de la culture. Écrit par des humains inscrits dans des imaginaires et des pratiques spécifiques, il reflète le contexte dans lequel il est produit. Il peut par exemple exprimer la culture hacker, où savoirs et compétences techniques se mêlent à des plaisanteries d’initiés, ou refléter des luttes féministes lorsque le code devient un moyen d’expression artistique et politique. Dans un sens plus large, il émane d’une population largement homogène – majoritairement blanche, masculine et située dans le Nord global – au sein de laquelle les langues autres que l’anglais sont souvent perçues comme des curiosités et où les inégalités de genre demeurent profondément enracinées.